LE PARISIEN MAGAZINE :
Il faut sauver le vin français
Christine Monin, Envoyée Spéciale | 06 septembre 2016, 15h44
Michel Baldassini (à g.) et Jean-Philippe Gervais, du Bureau interprofessionnel du vin de Bourgogne,
ici en Côte-d’Or, ont été parmi les premiers à s’inquiéter de l’épuisement des vignes. Antoine Doyen
Mort précoce des ceps, rendements en baisse…
La lutte contre le déclin de la vigne est une priorité nationale.
Nous sommes allés en Bourgogne, où les professionnels se sont alliés.
L'alerte est venue du Mâconnais, dans le sud de la Bourgogne. Un matin d'octobre 2011, Eric et Catherine Giroud, viticulteurs à Uchizy (Saône-et-Loire), observent dans leur vigne un phénomène inquiétant : " Plusieurs ceps présentaient des tiges violettes qui retombaient mollement. " Un coup de fil au service régional de l'alimentation achève de les alarmer. " Les pieds de votre voisin sont infectés par la flavescence dorée, leur explique-t-on. Vous devez faire des analyses. " Les résultats tombent : deux de leurs parcelles sont atteintes du même virus mortel, transmis par un petit insecte, la cicadelle, qui se nourrit en piquant les feuilles. Il n'existe aucun remède. Au-delà de 20 % de pieds contaminés dans une parcelle, il faut arracher. Chez les Giroud, la maladie touche 23 % des ceps. " Nous avons dû détruire une vigne âgée de 15 ans, à son rendement maximal. " Au total, ils ont perdu 2,6 hectares sur 16. Le couple, âgé de 50 ans, ne replante qu'en 2015 et 2016. Une vigne qui ne produira pas de raisin avant quatre ans. Quelque 300 000 euros sont partis en fumée. " Nous avons dû emprunter pour replanter. Et ces années difficiles vont continuer à peser ", soupire Catherine.
Les viticulteurs tirent le signal d'alarme
En France, 65 % du vignoble est en lutte contre la flavescence dorée (sur les parcelles contaminées ou qui l'ont été). La vigne est aussi touchée aux deux tiers par le court-noué, un virus transmis par des petits vers ronds, les nématodes, qui réduit sa durée de vie et sa productivité. Par ailleurs, 11 à 13 % des ceps sont atteints par les maladies du bois qui peuvent dessécher un pied et le tuer en quarante-huit heures. Le vignoble français dépérit. " Depuis le début des années 2000, et plus encore depuis 2008, la production nationale ne cesse de chuter, et les pieds de vigne vivent beaucoup moins longtemps ", déplore Jean-Marie Barillère, président du Comité national des interprofessions des vins à appellation d'origine (Cniv). En 2014, la chute de production était estimée à 300 millions de litres (400 millions de bouteilles) par an, soit un milliard d'euros de manque à gagner pour la filière. Et ces chiffres pourraient doubler d'ici à 2020. Depuis quinze ans, les viticulteurs ont certes financé la recherche sur les maladies du bois, mais sans résultats concrets dans les champs. " On attendait trop de la recherche, résume Jean-Marie Barillère. Il faut cesser d'espérer un remède miracle. " En 2015, la lutte contre le dépérissement est déclarée priorité nationale. L'enjeu est de taille : avec 26 milliards d'euros de chiffre d'affaires, dont 11 à l'exportation, la vigne est vitale pour l'économie du pays. " La baisse des volumes menace la compétitivité de la filière, sa capacité à investir et à innover et, à terme, la qualité du vin, s'inquiète Jean-Marie Barillère. C'est un risque comparable à celui que représentait le phylloxéra, qui avait mis à genoux le vignoble français dans les années 1870. "
Quatre fléaux pour la vigne

Les maladies du bois : elles provoquent le dessèchement de la souche du pied de vigne. Elles présentent des formes lentes et d'autres rapides : le cep meurt en quarante-huit heures.

Le court-noué : ce virus affaiblit la vigne, réduit sa durée de vie et sa productivité. Il est transmis par des nématodes (petits vers ronds) présents dans le sol. Il n'existe aucun remède.

La flavescence dorée : cette jaunisse mortelle est transmise par un petit insecte venu des Etats-Unis, la cicadelle. C'est l'une des maladies les plus importantes qui concerne 65 % du vignoble français.

Le dépérissement de la Syrah : cette maladie observée sur le cépage syrah (Sud-Est français) se manifeste par le rougissement du feuillage et des crevasses au point de greffe, sur une branche.

A Charcenne (Haute-Saône), Pierre-Marie Guillaume, deuxième pépiniériste viticole de France, travaillesur
la fabrique de plants plus résistants au dépérissement, qu’il vendra aux producteurs. Antoine Doyen
La Bourgogne, qui a donné l'alerte grâce à l'énergie de l'ancien président du Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne (BIVB), Michel Baldassini, a longtemps prêché dans le désert. Mais aujourd'hui, toute la profession est mobilisée. Pour sortir de l'impasse, le Cniv a chargé la société Bipe de faire un audit du vignoble. Pour ce cabinet de conseil spécialisé dans la prospective économique, les maladies ne sont pas les seules en cause. D'autres facteurs expliquent la soudaine fatigue des vignes : le réchauffement climatique, la législation restrictive sur l'utilisation des produits phytosanitaires (notamment des pesticides), les gestes techniques ou les choix économiques des exploitants. Marie-Laetitia des Robert, sociologue et responsable de l'étude, explique : " Lorsqu'une partie de ses ceps est morte, un viticulteur a aujourd'hui deux choix. Il peut arracher et replanter l'ensemble de sa parcelle, ce qui est très coûteux et nécessite d'attendre plusieurs années avant de produire du vin, ou remplacer les seuls pieds affectés, ce qui rend sa vigne plus difficile à cultiver, les jeunes pieds étant plus fragiles et moins productifs que les anciens. " Résultat : les vignes vieillissent et les pieds manquants ne sont pas toujours remplacés. Pour faire face, le cabinet de conseil a dégagé quatre axes de travail qui ont servi de base au plan de lutte, dévoilé le 7 avril dernier par la profession : la recherche, la collaboration avec les pépiniéristes, le rôle du vigneron et la création d'un observatoire du dépérissement. Les viticulteurs qui, pour certains, avaient rechigné à confier leurs intérêts à un acteur extérieur ont approuvé ce changement.
Les pépiniéristes sollicités
Installé à Charcenne (Haute-Saône), à quelques kilomètres de Besançon (Doubs), Pierre-Marie Guillaume, deuxième pépiniériste viticole de France, se réjouit. C'est la première fois que les vignerons associent son corps de métier à leur réflexion. " On avait tendance à les regarder comme de simples fournisseurs ", admet Jerôme Agostini, directeur du Cniv. A tort. En amont de la chaîne de production, le pépiniériste réalise le délicat assemblage d'un porte-greffe et d'un greffon pour constituer un plant qu'il cultivera quelques mois en pot ou en plein champ avant de le vendre aux viticulteurs. Pierre-Marie Guillaume n'a pas attendu pour s'attaquer au dépérissement. Il utilise ses grandes serres, à quelques mètres de ses bureaux, pour expérimenter de nouveaux ceps, plus résistants. Depuis 2009, il collabore avec deux laboratoires de recherche, en Suisse et à Dijon. " Nous voulions savoir si certaines variétés de pinot étaient moins sensibles aux maladies, explique-t-il. C'est le cas. Nous avons ensuite identifié deux espèces de champignons, neutres pour la vigne, capables d'empêcher des organismes nocifs d'attaquer la plante. Une première thèse a été publiée en avril 2015. " Pierre-Marie Guillaume a, depuis, intégré ces avancées à la fabrication de ses plants. Mais la plupart des 800 pépiniéristes, exploitants de petite taille, ne sont pas armés pour de tels efforts. " Notre intérêt est de les y aider ", remarque Jean-Philippe Gervais, directeur technique au BIVB, qui souhaite développer en Bourgogne des programmes de sélection de ceps résistants aux maladies, en collaboration avec ces professionnels. Les pépiniéristes français se sont, de leur côté, dotés d'un plan de compétitivité.
Ces 4000 boîtes contiennent des champignons nuisibles pour la vigne sur lesquels travaille le chercheur
Philippe Larignon, près de Nîmes. Antoine Doyen
Des experts prônent de nouvelles techniques de culture

La recherche doit elle aussi poursuivre sa mue. " Elle avait délaissé des domaines comme la physiologie de la vigne ou l'étude du sol, pourtant indispensables à la lutte contre le dépérissement ", explique la sociologue Marie-Laetitia des Robert. En septembre, les viticulteurs réuniront les scientifiques et lanceront des appels d'offres sur les questions qui les préoccupent. Mais la recherche reste longue et incertaine. Dans son laboratoire de l'Institut français de la vigne et du vin (IFV), situé en banlieue de Nîmes, le biologiste Philippe Larignon, observe les 4 000 boîtes qu'il a remplies de copeaux d'écorce et des champignons à l'origine de l'eutypiose et de l'esca, des maladies du bois. En trente ans, il a identifié les principaux micro-­organismes responsables de ces deux fléaux. Il sait aujourd'hui quand ils se disséminent dans le vignoble, par où ils pénètrent dans la plante… Autant de sujets qui n'intéressaient pas les viticulteurs quand ils disposaient d'un remède miracle : l'arsénite de soude. " Il suffisait d'arroser un pied presque mort pour le ressusciter ", se souvient Philippe Larignon. Mais le produit, toxique, a été interdit en 2001. Les maladies du bois sont alors revenues de plus belle. " Pour lutter, il faudra désormais associer un ensemble d'armes : des produits à l'efficacité partielle, de la lutte biologique et de nouvelles manières de cultiver. " Et si le scientifique a déjà identifié plusieurs substances efficaces dans son laboratoire, la partie est loin d'être gagnée. " Il faut encore trouver comment et quand les appliquer pour que cela fonctionne sur le terrain. On peut avoir la réponse demain… ou dans plusieurs années ", remarque-t-il avec la patience propre aux chercheurs.

Avec moins de remèdes phytosanitaires, le rôle des vignerons devient décisif. " L'arsénite n'a pas incité les viticulteurs à bien travailler. Quand on faisait une erreur en taillant la vigne, le produit rattrapait tout ", explique Boris Champy, directeur du domaine Louis-Latour (Côte-d'Or), l'un des plus prestigieux de France, qui emploie 20 permanents. L'homme porte une attention particulière à cette opération. " Elle influe sur la qualité des récoltes pendant plusieurs années. De plus, les plaies de taille sont une porte d'entrée pour les maladies. " En 2009, il fait venir le champion de France de la discipline pour former ses employés. " Une vigne bien menée, c'est une succession de petits gestes réussis. " Pour éviter de se retrouver avec un vignoble trop vieux, il a lancé un programme de replantation sur plusieurs années. Entre deux plantations, la terre doit se reposer durant sept ans. " La plupart des viticulteurs sautent cette étape, pourtant décisive dans la prévention des maladies. Mais pour eux, ce n'est pas tenable économiquement ", explique Jean-Philippe Gervais, du BIVB.

La profession est sur le pont
Boris Champy sème, lui, un mélange de plantes : moutarde, féverole et orge, qui régénèrent la terre et permettent de réduire cette jachère à trois ans. Si la majorité des exploitants ne disposent pas des mêmes moyens, des pistes d'amélioration existent. Le comité technique de la commission dépérissement travaille à la publication d'un guide de bonnes pratiques. Aujourd'hui, la profession est sur le pont. Elle versera 1,5 million d'euros chaque année pour lutter contre le dépérissement, auquel s'ajoutera la contribution du gouvernement (1,5 million d'euros). Elle espère aussi récolter des fonds européens. Un effort notable même si la somme paraît bien modeste au regard des 4,5 milliards d'euros de budget du ministère de l'Agriculture. Parallèlement, un observatoire recensera l'ensemble des expérimentations et recherches réalisées à l'échelle des exploitations, départements et bassins viticoles. Mais il faudra faire preuve d'une infinie patience. La vigne prend son temps et le plan ne portera réellement ses fruits qu'en 2030 !
Le réchauffement climatique menace le vignoble

Joël Rochard, expert développement durable à l'Institut de la vigne et du vin (IFV).

Comment le changement climatique affecte le vignoble ? Les vendanges ont lieu deux semaines plus tôt que dans les années 1960-1970, car le raisin mûrit plus vite. Avec un ensoleillement accru, le vin devient plus riche en sucres, donc plus alcoolisé et moins acide. Hormis pour quelques vignobles du sud de la France, le réchauffement climatique est, pour l'heure, globalement positif. Si le phénomène s'accentue, comment les viticulteurs pourront-ils s'adapter ? Ils pourront changer leur manière de conduire la vigne, en laissant plus de feuillage par exemple pour abriter les raisins des rayons du soleil. Ils pourront aussi choisir, au sein d'un même cépage, des plants moins productifs en sucres, avec une meilleure acidité. Si le réchauffement s'accentue encore, il faudra peut-être adopter des cépages originaires de pays méditerranéens comme la Grèce, plus adaptés à la chaleur. La géographie du vin sera-t-elle totalement modifiée ? Si on gagne trois degrés, la limite Nord de la Champagne remontera de 600 kilomètres. L'Angleterre, la Belgique, la Pologne et les Pays-Bas pourraient devenir de nouveaux territoires viticoles. A l'inverse, dans les vignes soumises à un fort stress hydrique, une pénurie d'eau, il faudra irriguer. Y aurait-il assez de réserves disponibles et à quel prix ? Les exploitations seront-elles toujours rentables ? Certains territoires pourraient abandonner la vigne pour d'autres cultures, comme celle de l'olivier.

 
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